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Volume 2, Issue 1 (May 2008 / Nissan 5768)
Article 7/9
   
 

Interview M. Albert Memmi
By Par Dov Maimon


Entretien destiné au supplément culturel de l'hebdomadaire israélien (Centre) Makor Rishon, 20-21 Avril 2007).

  • DM: Pour commencer, pourriez vous restituer les articulations essentielles de votre biographie intellectuelle? Aujourd'hui, tandis que des romans tels que Agar ou la Statue de sel (tous deux disponibles en hébreu) ont accédé au statut fort enviable de "classiques", j'aimerai savoir quelle place occupe la création romanesque dans votre vie ?

AM: Mon travail a porté sur deux dimensions : la création romanesque et l'inventaire du réel par les essais.

    L'inventaire du réel, des individus ou des groupes, m'a conduit à considérer deux domaines principaux, qui partagent notre vie et peut-être celle des animaux : la dominance et la dépendance.

    1. La dominance est la tentative de maîtriser autrui pour en tirer quelque profit, réel ou fictionnel. C'est pourquoi le racisme ou l'hétéro phobie (concept que j'ai forgé) en serait une bonne illustration (voir surtout mon livre sur le racisme).
    2. La colonisation, à laquelle j'ai consacré de nombreux textes est également une bonne illustration du phénomène collectif. La condition juive en est une autre (voir mon Portrait d'un juif où j'ai forgé la notion de judéité). Mais aussi la condition des femmes, celle des noirs. J'ai ainsi découvert des ressemblances entre toutes ces conditions et des spécificités pour chacune.
    3. Après une trentaine d'années de recherches sur la dominance, j'ai découvert l'importance du « besoin que nous avons d'autrui ». Ainsi dans la relation amoureuse (notion de duo), la relation filiale parentale, la dépendance au travail, etc. mais aussi la dépendance à l'imaginaire, principalement à l'art ou à la religion : là encore les mécanismes qui régissent notre dépendance aux drogues, alcool et tabac et ceux qui régissent nos relations avec l'art ou la religion, sont sensiblement les mêmes : on en est prisonniers et ils nous procurent du plaisir.
    4. Mais aucune analyse conceptuelle ne pouvant épuiser le réel, individuel ou collectif, lequel possède presque toujours une dimension imaginaire (on aime une femme pour ce qu'elle est et aussi pour la manière dont on l'imagine) ; idem pour sa communauté ou sa patrie, j'ai donc besoin de me livrer tantôt à l'analyse conceptuelle tantôt à la construction fictionnelle. La création romanesque reste pour moi inesquivable.
  • DM: Le sionisme n'est pas, vous l'avez suffisamment démontré, un phénomène colonialiste mais bel et bien un mouvement de libération nationale. Cependant, comment expliquez-vous que la critique d'Israël singulièrement en Europe, semble s'abreuver de plus en plus à la source de l'idéologie anti-impérialiste telle que celle-ci s'incarne aujourd'hui à travers notamment le mouvement que certains, tels P. H. Taguief et A. Finkielkraut, trouvent juste de qualifier de néo-gauchisme ?

AM: Parce que la gauche européenne reste imprégnée du manichéisme stalinien et soviétique. Les arabes ayant étés dominés par l'occident, et n'étant pas encore sortis de l'emprise occidentale, semblent demeurer les victimes. Idem en Israël. On fait l'impasse sur les féodalités arabes (devenus par miracle progressistes) et surtout sur l'argent du pétrole qui pèsera de plus en plus sur la politique de l'Europe.

  • DM: En tant que militant de la première heure de la décolonisation, quel regard posez-vous sur l'évolution des sociétés du Maghreb, notamment face à la menace fondamentaliste ?

AM: Je ne suis pas rassuré, non seulement pour le Maghreb mais aussi pour l'ensemble du monde arabe. En fait, le monde arabe passe par ce stade que j'ai nommé le retour du pendule. Tant que le souvenir de la colonisation et de ses séquelles, et du déclin socio-historique du monde arabo-musulman ne se sont pas suffisamment estompés, le balancier risque d'aller aussi loin que possible : d'où les tentations passéistes, nationalistes, les tentatives de captation du pouvoir, au service desquels la violence et le terrorisme paraîtront les outils les plus efficaces. Au lieu de s'atteler courageusement à la démocratisation et à l'adoption des savoirs contemporains.

  • DM: Dans la configuration du judaïsme français, vous incarnez le pan non-religieux, culturel, progressiste et identitaire. Pensez-vous qu'un judaïsme purement séculier, non seulement dépouillé de sa praxis rituelle mais oublieux des grands questionnements éthiques et métaphysiques véhiculés par l'ancienne sagesse hébraïque, soit possible ou tout simplement souhaitable?

AM: Je ne condamne pas les rites, individuels et collectifs. Ils sont reposants en marquant les rythmes du temps ; il contribue à l'unité collective. Je condamne par contre leur sacralisation, la prétention des rabbins, et des prêtres en général, d'être les porte-parole de quelque divinité alors que ce sont des bricoleurs de l'histoire.

Je ne condamne pas davantage les questionnements éthiques ou même métaphysiques, si métaphysique il y a ; je dénonce les réponses cléricales et mythologiques à ces questions. Aucun dieu ne peut nous fournir un apaisement à nos inquiétudes, pour moi du moins. La bible, comme toutes les écritures dites saintes, est de la littérature, excellente d'ailleurs. J'ai proposé quelque part la formule : « La religion est de la littérature devenue folle ».

  • DM: La solution longtemps prônée par la gauche intellectuelle israélienne, je veux dire le partage de la terre en "deux Etats pour deux peuples"et une Jérusalem capitale tant de l'Etat palestinien, à l'Est, que de l'Etat hébreu, à l'ouest cette solution-là vous paraît-elle toujours opérante, au lendemain de l'échec patent des accords d'Oslo pourtant conçus sur cette base ?

AM: Tant que les hommes ne sont pas devenus plus raisonnables, je suis pour le partage de la Palestine en deux états et deux peuples. Mais je ne suis pas sûr que le rêve sioniste ait vraiment disparu, ni que les arabes se soient résignés à l'existence, parmi eux, d'une identité nationale.

  • DM: Quelle relation portez-vous sur la relation qu'entretiennent les communautés de l'Exil à l'Etat d'Israël ?

AM : Décisive, dans les deux sens.

  • DM: Pour terminer, pourriez-vous me dire ce que vous attendez des rencontres de Jérusalem dans le cadre desquels vous interviendrez ?

AM: Mieux connaître mes collègues et amis.

Bibliographie des oeuvres récents de Albert Memmi

Portrait du décolonise arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, Paris, 2004 Essai.

Dictionnaire critique à l'usage des incrédules, Ed. Du Félin, Paris, 2002, 364 p. Essai.

Le Nomade immobile, Ed. Arlea, Paris, 2000, 288 p. Essai.

Les Bonheurs d'Albert Memmi : Bonheurs ; l'Exercice du bonheur ; Ah, quel bonheur!, Ed. Arlea, Paris, 2000, 3 Vol. Chroniques.

Ah, quel bonheur! Ed. Arlea, Paris, 1999, 128 p. Chroniques.

L'Exercice du bonheur, Ed. Arlea, Paris, 1998, 172 p. Chroniques.

Le Buveur et l'amoureux, Ed. Arlea, Paris, 1998, 254p. Essai.

En Tunisie, Ed. Eric Koehler, 1997, 130 p. Album. (Fr.+Ang.)
(Texte écrit par Memmi : "Le pays fantôme", 4 p.)

Le Juif et l'Autre, Ed. Christian de Bartillat, Paris, 1996, 222 p. Essai.

Ah, quelle bonheur! Precede de l'Exercice du bonheur, Ed. Arlea, Paris, 1995, 204 p. Chroniques.
(Traduit en plusieurs langues : Ang., All.)

A contre-courant : dictionnaire pour éviter des errements, complaisances et complicités, Ed. Nouvel Objet, Paris, 1993, 374 p. Essai.

Bonheurs, Ed. Arlea, Paris, 1992, 192 p. Chroniques.

La Littérature orale, Arabes, Juifs et Siciliens, Ed. Le Cheval de Troie, Bordeaux, 1991. Dossier.

40 écrivains parlent de la mort, Ed. Pierre Horay, Paris, 1990, 276 p. Récits personnels.
Bibliographie préparée par Yael Soussan

About the Author

Albert Memmi was born in the French protectorate of Tunisia. Though he was active in the postwar Tunisian independence movement, he later moved to Paris. He is the author of a large number of philosophical/sociological essays, and is particularly known for his groundbreaking studies of the predicament of the colonized (in The Colonizer and the Colonized, 1973), of antisemitism and of racism, evolving a theory of domination. He was the first postwar North African novelist to write in French, with his Pillar of Salt (1953), followed by Strangers (1955), and The Scorpion (1969), all set in Tunisia. The Desert, published in French in 1977, is his fourth novel. In 1984 President Bourguiba personally bestowed on him membership in the Order of the Tunisian Republic and in 2004 the Académie Française awarded him the "Grand prix de la Francophonie" for his work as a whole.

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