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Judaïsme : exil, déplacement
Par Naïm Kattan

Sommaire: Cet auteur originaire de l’Iraq et ayant fait sa carrière au Canada s’interroge sur l’identité juive en tant que sentiment d’exil et de déplacement.
Je commence par la Bible quand, chassés du jardin d’Eden et jetés dans le monde,
Adam et Eve prirent conscience de l’espace où animaux et plantes les avaient précédés
dans la création et serviraient à les nourrir. Pour la poursuite de la création,
il fallait qu’Adam travaille et qu’Eve enfante. Il y aura vie et mort et leur
existence se déroulera dans le temps. Espace et temps se conjugueront pour que
leur progéniture les continue. Quand Caïn découvrit qu’il n’était pas unique, il
interrompit le temps de son frère ; pour le punir, Dieu le jeta dans l’espace,
un espace indéfini. Celui-ci prit forme et les frontières inscrirent des limites
et des différences
Dieu surveillait sa création et, pour le signifier au premier
homme qui reconnut son unicité, Abraham, il lui commanda de partir. Lekh
lekha. Pars pour aller vers toi-même. Car l’homme ne part pas en errant dans
l’espace car il va vers lui-même. Dieu lui assigne le point d’arrivée non pour
qu’il en devienne le maître et pour qu’il en prenne possession, mais pour
établir le royaume qu’il demande à l’homme d’instituer. L’espace prendra sens.
L’homme, en communauté, en serviteur, attestera de la suprême maîtrise du
Créateur. La communauté sera appelée à obéir à ses lois et à ériger une demeure,
une maison sacrée, beth hamikdach, où, aux yeux de l’homme, Dieu aura une
habitation afin qu’en obéissant aux lois, l’homme puisse attester de sa volonté
d’accomplir la création, de réparer le monde, de construire un jardin qu’Adam
n’a pas mérité d’habiter.
En replaçant le rouleau de la Torah
dans l’arche lors du service du chabbat, on demande à Dieu de retourner à sa
demeure, à son lieu, son maqom afin que l’homme puisse effectuer son
propre retour. Maqom est devenu une
appellation de Dieu qui n’a pas de nom. Chouba venachouba. Retourne et
nous retournons. C’est le terme de notre lecture de la paracha, le
chapitre de la Torah
de la semaine, et c’est une affirmation de la prédominance de la parole. Nous en
prenons acte pour affirmer notre intention de retour. Nous le ferons de semaine
en semaine, de chabbat en chabbat jusqu’à la réparation du monde et l’accession
du règne de la paix et de la justice.
Si nous demandons à Dieu de retourner nous ne constatons pas son
absence, parce qu’incapables d’accomplir notre propre retour, il reste caché
même si sa demeure est réelle du moment que nous récitons sa parole.
Dans la Bible, le Temple est décrit dans le détail : les matériaux,
les couleurs mais également les offices qui y seront tenus. Il ne suffit pas de
construire le Temple pour que Dieu y soit présent car, comme tout édifice, il
peut être profané. Il le fut et fut détruit. Reconstruit, de nouveau profané, il
subit une deuxième destruction. Et, pour ses constructeurs et ses usagers, c’est
le début de l’exil. Prisonniers, esclaves, les Juifs furent emmenés à Babylone
Première terre d’exil par Nabuchodonosor. Pour affirmer leur fidélité à la tentative de réparer le monde, les
Juifs ont emporté la Bible.
Ne
se contentant pas de relire et de réciter
la Parole, ils l’étudiaient, la commentaient, la débattaient librement. Le Talmud est
la trace vivante de leur longue entreprise qui a duré plusieurs siècles, un
écrit qui aujourd’hui encore sert comme complément et aide à la connaissance et
à la compréhension de la Parole. En exil, le judaïsme a traversé les siècles en
se référant à la Parole, en la célébrant dans l’attente d’un retour à une
terre où les Juifs pourront, en se réunissant, tenter de faire régner la paix et
la justice.
Le prophète Jérémie invite les Juifs qui vivent dans divers pays
de prier pour le bien-être du pays où ils se trouvent, de demander à Dieu de
leur accorder la prospérité car leur vie et leur bien-être en dépendent. Cela ne
contredit pas l’invocation de Jérusalem et la promesse solennelle de ne pas
l’oublier. Cette ville est la maawa, la demeure de Dieu dans son
tabernacle avant qu’il ne soit détruit. L’exil n’est pas celui de l’éloignement
d’un territoire, mais celui de se trouver, d’être ailleurs où la demeure de Dieu
peut se trouver. L’oublier c’est se condamner à l’exil par rapport à la
présence. Le réel s’inscrit dans le lieu où l’on mène une vie au quotidien parmi
les autres qui peuvent être des personnes d’autres convictions ; en priant pour
la terre où l’on habite on prie pour la vie dont la célébration et la
sanctification priment toutes les autres.
Dieu a regretté d’avoir créé l’homme et de l’avoir lancé à la
conquête de l’espace dans la limite
du temps. Par le déluge, Il décida de libérer l’espace de sa présence mais Noah,
ayant trouvé grâce à ses yeux, il donna un nouveau départ à l’homme. En le
soumettant à l’épreuve. A Sodome, l’homme a de nouveau failli et la ville fut
détruite. Là encore, Abraham, le premier qui ait connu sa suprématie, fut son
interlocuteur et marchanda avec Lui le sauvetage de l’homme. S’il n’y avait que
cent justes, que cinquante, que dix, l’homme sera sauvé et il le fut.
Le passage en Egypte fut-il une épreuve ? Les arrières petits
fils d’Abraham, fils de Jacob n’étaient pas unanimes à recommencer à commettre
le crime de Caïn et à tuer leur frère Joseph. Ils l’épargnèrent et il fut sauvé
par des étrangers. Victime d’une fausse accusation, il passa des années en
prison. Protégé par sa foi, sa pureté et sa confiance en Dieu, il fut rehaussé
au rôle du second du maître du pays. Les Juifs, invités par ce Pharaon, ont
passé quatre siècles en Egypte. Mais les Pharaons passent et ne sont pas animés
d‘un même esprit. De protégés du souverain, les Juifs étaient devenus les
esclaves d’un autre. Il fallait qu’ils traversent l’épreuve de l’état
d’étrangers et ne retrouvent leur liberté que par la volonté de Dieu. Pour avoir
vécu la servitude, ils ont appris à connaître le prix de la liberté. Deux
phrases reviennent fréquemment dans la bouche de Dieu : Je vous ai fait passer
de l’esclavage à la liberté, et :
vous traiterez l’étranger comme égal car vous avez été étrangers en Egypte. Avec
Moïse la Loi est inscrite sur des louhot, des tables. Moïse est
la porte parole, le guide de son peuple, son défenseur face à l’adversité et
devant Dieu lui-même. La sortie d’Egypte fut un affrontement, une lutte entre
Dieu et le Pharaon. Pourquoi Dieu endurcissait-il la volonté du Pharaon alors
qu’il exigeait sa soumission ? Il fallait que celui-ci ne cède pas facilement,
qu’il fasse montre de volonté et de confiance en lui-même, que d’épreuve en
épreuve il n’ait plus le moyen et par conséquent la prétention de se mesurer au
Dieu unique, au souverain qui entend délivrer son peuple de l’esclavage afin
qu’il le serve, qu’il devienne un peuple de prêtres qui tend et s’efforce
d’atteindre la sainteté afin d’être un exemple pour l’humanité toute entière. Il
en fait l’élection non pas pour obtenir des privilèges mais pour qu’il soit au
service de son créateur.
Quarante ans dans le désert ne suffisent pas et une génération
doit mourir pour donner naissance à celle qui renouvellera l’acceptation et la
soumission à l’alliance conclue avec Abraham et que Dieu décida de graver sur la
pierre, marquant ainsi l’espace de sa loi, une loi pérenne qui échappe au temps,
mais il suffit que Moïse s’absente pour que le peuple exige une idole, un veau
d’or. Moïse est appelé alors à remonter au sommet de la montagne, pour graver la
loi sur la pierre, sur une deuxième table. Cette fois de sa main d’homme. Car
cette loi exige que l’homme y adhère concrètement, non par simple
soumission mais par son inscription d’une main humaine.
Le désert n’était pas un lieu
d’errance, un passage, une halte et une attente. Il fallait que le temps
rende l’espace réel, l’espace que le peuple allait traverser pour s’établir en
la terre promise, celle où abondent le lait et le miel. Une terre concrète,
c’est-à-dire habitée et qu’il
fallait conquérir. Ce sera un point d’arrivée et non pas seulement une oasis où
le nomade fait escale. Ce peuple échappe à l’errance car il est un peuple
nomade. L’errant parcourt, dans l’incertitude, un espace indéfini alors que le
nomade envahit le désert qui n’est point une abstraction, étant jalonné de
points d’arrêt, de haltes, de reprises et d’oasis.
Est-ce parce que Moïse a eu des moments de doute sur la
toute-puissance de Dieu ? Il ne guidera pas lui-même le peuple à son entrée dans
la terre d’élection. Ce sera son adjoint Yehochoua ben Noun qui sera à la tête
du peuple lors de son entrée dans sa terre.
Moïse est un guide, un prophète, l’unique homme qui a vu Dieu de face.
L’endroit et l’heure de sa mort sont annoncés, mais personne ne saura où repose
sa dépouille. Ainsi il ne sera pas une icône et sa mémoire ne le transformera
pas en idole. Il fut et demeurera le guide qui a su délivrer son peuple de
l’errance, d’un désert d’abstraction. Inscrite dans la parole, sa mémoire
échappera au temps et sera réelle dans la diversité de l’espace.
Avec l’appui du prophète Samuel, Saül, fondateur du royaume, ne fut pas à la hauteur de sa tâche
et ce fut le même prophète qui choisit David comme roi à sa place. Le gardien de
la Parole est le prophète alors que le roi observe la loi et
exécute la volonté divine. David n’eut pas le temps de construire le Temple et ce fut son fils Salomon qui le
fit. Or, celui-ci permit à certaines de ses nombreuses femmes de pratiquer
l’idolâtrie. A sa mort, l’unité du peuple fut perdue et deux royaumes naquirent.
L’espace, cette terre choisie par Dieu, n’était plus le lieu de la fidélité et
de la loyauté à la Parole. Les deux royaumes furent vaincus et le Temple
deux fois détruit.
Nabuchodonosor, roi de Babylone fut l’auteur de la première
destruction. Il emmena dans sa capitale des juifs comme prisonniers. Il choisit,
dans la mesure du possible, l’élite et des lettrés. Ce fut le premier exode
forcé des Juifs. Pour tout bagage ces prisonniers emportaient un livre, le
Livre. Cela leur a permis de vivre l’exil dans une relative liberté qu’ils
avaient conquise. Non seulement demeuraient-ils fidèles à
la Parole mais
ils s’étaient employés à l’étudier,
à la commenter et c’est dans l’exil qu’au cours de plusieurs générations, ils
ont rédigé le Talmud. Quand le roi des Sassanides qui envahit Babylone leur
permit de retourner à leur terre, une majorité d’entre eux choisit de rester à Babylone. Car
l’exil fut le territoire d’un autre royaume, celui d’une foi qui échappe à
l’espace, se transporte dans l’ensemble des territoires. Certains sont rentrés,
ont construit le second Temple. Les autres ont aménagé leur pratique dans la
terre de l’étranger. Ils ont remplacé les sacrifices par les prières, rédigeant
une liturgie qui a traversé les siècles mais le Livre demeure le même, immuable.
Pendant vingt-six siècles, ces Juifs en ont poursuivi la lecture en découpant
les chapitres, semaine par semaine, accomplissant la lecture intégrale au cours
de l’année. Je ne peux m’empêcher d’évoquer un souvenir personnel, ma mémoire
d’enfant. Elevé à l’école de l’Alliance israélite universelle à Bagdad, chaque
année, nos professeurs nous emmenaient en excursion aux ruines de Babylone. Tout
au long des années, je me souvenais de la parole du professeur qui, pour nous
encourager à faire nos devoirs scolaires, à être de bons élèves, nous donnait
comme exemple ces ancêtres qui, prisonniers, avaient conquis la liberté par
l’étude du Livre. Pour moi, cet héritage est impressionnant et, devenu écrivain,
je me sens bien humble en tentant de rappeler dans mes écrits
la Parole, de lui rendre hommage et de reconnaître ma dette à mes illustres
prédécesseurs.
Cet exil, le premier, fut suivi de multiples autres. Sa
signification fut cependant profonde et durable. La première constatation est
que le judaïsme peut vivre en communauté ailleurs que sur sa propre terre. Du
moment que les Juifs sont munis du Livre, qu’ils en suivent autant qu’ils le
peuvent les préceptes ou qu’ils soient disposés à le faire, leur judaïsme
demeure en vie. C’est en exil à Babylone que les sacrifices furent remplacés par
les prières et c’est à Babylone qu’est né le premier siddour, la première
liturgie. Bref, la dispersion subie est vaincue, du moins pour un temps, par la
reconnaissance des communautés juives qu’elles vivent parmi les étrangers,
qu’elles constituent des minorités et que même si elles participent pleinement à
la vie publique, sociale, économique, politique et culturelle de leurs cités
d’accueil, elles conservent leur appartenance spirituelle distincte. Au cours de
l’histoire, cette différence vécue, défendue, réclamée n’a pas toujours été
acceptée par des majorités. Je ne vais pas refaire l’histoire de
l’antisémitisme. Tout au long des siècles, les Juifs ont proclamé leur adhésion
distincte au monothéisme et furent perçus par certaines majorités comme un
élément dérangeant qui mettait en question d’autres adhésions, notamment celle
au christianisme. L’Islam, en acceptant les peuples du Livre, leur a octroyé une
liberté limitée par la différence sociale, souvent réduite à une infériorité,
ainsi que par les tensions tribales et ethniques qui ne les frappaient pas en
particulier.
Persécutés, chassés de leurs foyers par maintes villes
européennes, perdant une partie des leurs par la mort, la conversion imposée et
l’assimilation, les Juifs ont persisté et persistent encore à redire
la Parole. Ils
étaient convaincus qu’ils étaient porteurs d’une mission dont ils n’étaient
comptables qu’envers
Dieu. A Babylone ils affirmaient leur fidélité au lieu de l’origine, à la
demeure réelle, en répétant : si je t’oublie Jérusalem que ma main droite soit
séparée de main gauche. Partout où ils se trouvent ils revivent lors de
la Pâque la sortie d’Egypte, refont le chemin de la servitude à la liberté,
meabodah leherout, et terminent la soirée en proclamant l’espoir lechana
habaa beyerouchalayim , l’an prochain à Jérusalem, une nostalgie sous le
signe de l’espoir. Jérusalem est le symbole d’une unité retrouvée, le signal
d’un ralliement des communautés au-delà et en dépit de l’exil. Les Juifs
n’attendent pas le Retour pour rendre grâce à Dieu de les avoir délivrés de
l’esclavage.
Dispersés, vivant dans la galout, la diaspora, les Juifs,
comme peuple, ont survécu à quatre
empires : Babylone,
la Perse, Athènes et Rome, perpétuant la
fidélité à la Parole. La dispersion ne les a pas confinés à l’exil.
Ils avaient conservé le sens de leur unité spirituelle grâce au Livre qui
demeurait pour eux la référence essentielle quel que soit l’endroit où ils se
trouvaient. Acceptés par des empires, des royaumes et des cités, ils furent
ensuite chassés, soumis à la contrainte de se convertir, d’abandonner leur
alliance avec le Dieu unique, victimes de l’Inquisition et, sous les
moujahidines, sommés d’accepter l’Islam comme religion. Ils subissaient leur
sort, n’attendant la délivrance que de Dieu, refusant, dans l’indignité ou,
comme les marranes, dans la dissimulation, de changer d’être et de raison
d’être. Vivant la condition de minoritaires, ils assumaient leur différence au
prix de sacrifices et de souffrances. Mais il y eut bien sûr des lieux et des
périodes où ils étaient libres, où ils s’épanouissaient et servaient leurs pays
d’adoption tout en préservant leur propre identité.
Comme toute minorité, les Juifs étaient fragiles, menacés par
deux extrêmes. D’une part le repliement sur eux-mêmes, se terrer à l’intérieur
de frontières qu’ils érigeaient comme sauvegarde face à un monde extérieur
hostile et menaçant, en acceptant la pauvreté et le dénuement. De shtetl en
ghetto, la Parole était leur unique armure invisible et facilement mise
en question par des majorités qui oscillaient entre la neutralité et
l’hostilité. A l’autre bout, un autre extrême : la perte de soi, l’assimilation,
l’acceptation de la loi du nombre et l’oubli qui pénètre, s’insinue et
s’installe. L’exil se dissipe, s’efface par l’abandon de la trace, par
l’étiolement de toute mémoire de l’origine, d’une continuité symbole d’une
raison de vivre et d’être.
Entre l’acceptation de l’exclusion, d’une vie à l’intérieur d’un
territoire protégé par des murs invisibles, à l’abri d’un monde extérieur
menaçant, et la tentation de l’oubli de soi, entre la marginalisation et la
disparition, la foi et la fidélité à
la Parole persiste. Les Juifs peuvent être en nombre infime, ne
représentant dans leur totalité à travers le monde que la moitié de la
population de Shanghai, leur voix continue à se faire entendre et à déranger.
Ils peuvent s’intégrer à une nation, se montrer prêts à mourir pour elle mais
sont incapables d’éliminer la suspicion, ni prévenir l’ostracisme et la
persécution. Le cas d’Alfred Dreyfus en est l’illustration. Officier français,
il fut faussement accusé de trahison. Heureusement que pour sauver l’honneur de
leur nation, une partie des Français prit sa défense et réussit à faire reconnaître son innocence. Il
n’en demeure pas moins qu’un siècle après
la Révolution française et
la Déclaration
des droits de l’homme, un innocent est incriminé du simple fait d’être juif. Cet
événement eut de nombreuses répercussions. Ainsi Théodore Herzl, un juif
viennois correspondant à Paris d’un quotidien autrichien, écrivit un livre où il affirmait que
la seule voie de sortie pour les Juifs qui risquaient la persécution, y compris
dans les pays les plus avancés sur la route de la démocratie, serait de mettre
un terme à leur statut de minorité, d’avoir leur propre foyer, un territoire où
ils pourraient se défendre comme peuple, devenir une nation parmi les nations.
Il lança l’appel au retour au pays ancestral, donnant ainsi naissance au
sionisme.
Fuyant les shtetls et les contrées où ils étaient victimes de
pogromes, ces Juifs se joignant à d’autres pour lesquels le retour à la terre
des ancêtres représentait un idéal, ont commencé à repeupler ce pays. Ils
reprirent des tâches dont ils avaient été exclus pendant des siècles et
devinrent paysans, ouvriers et soldats. Le sionisme rallia à ses débuts des
laïcs, des juifs attachés à une histoire et à une culture mais éloignés de la
religion. A l’instar des Européens de la fin du dix-neuvième siècle, des
socialistes, des bundistes cherchaient à construire une nation. Décidés à se
libérer de siècles d’humiliation, ils entendaient devenir une nation semblable
aux autres où les Juifs construiraient un avenir délivrés des habitudes de
soumission à des autorités étrangères, mais aussi aux exigences d’une religion
qui les confinait à une différence infériorisante. Ceux pour qui la fidélité à
la Parole était
essentielle se déclaraient en grande partie hostiles à un retour au pays indiqué
par Dieu comme celui de sa demeure, estimaient qu’ils n’y étaient pas prêts, ne
s’étant pas dépouillés des pratiques, des habitudes qui leur interdisaient la
voie de la sainteté. D’autres fidèles, les mizrahis, estimaient que leur
judaïsme les rendait aptes à vivre librement dans leur terre ancestrale selon
les dictées de la Parole et étaient en mesure d’édifier une société qui, par
la pratique de la justice et de la bonté, les rapprocherait de Dieu et les
prépareraient ainsi la venue du Messie. Plus modestes, d’autres espéraient
pouvoir pratiquer librement leur religion et vivre selon
la Loi
dans une dignité retrouvée, loin des regards d’une majorité hostile.
Diverses volontés et résolutions se rejoignaient et une fois sur
place, des hommes et des femmes se renouvelaient en affrontant et accomplissant
des tâches qu’ils étaient appelés à exécuter. Défrichant une terre laissée en
partie à l’abandon pendant des siècles et, en même temps, fondant des
industries, ils cherchaient à mettre en place une société égalitaire.
Kibboutsim, histadrout, fermes collectives, un puissant syndicat et
un palmach, une force de défense contre des habitants qui dans les années
vingt manifestèrent leur hostilité à l’arrivée de ces pionniers.
Hitler fit son apparition et le destin des Juifs bascula.
Ressentant les signes d’une prochaine tragédie, des juifs allemands gagnèrent
vite la Palestine aux portes encore ouvertes aux immigrants.
Envahissant l’ensemble des pays européens où il y avait de grandes
concentrations de populations juives :
La Pologne, l’Ukraine, les pays baltes,
la Russie
soviétique, les Allemands mirent à
exécution ce qu’ils qualifiaient de solution finale, c’est-à-dire l’assassinat
organisé de tous les Juifs. Des rescapés cherchèrent refuge en Palestine mais
la Grande Bretagne
qui en avait le contrôle leur en interdisait l’accès. Aucun pays ne leur ouvrit
ses portes. Les camps de concentration et les chambres à gaz fonctionnaient sans
relâche. Du coup, les Juifs n’étaient plus ni exilés ni immigrants ni même
réfugiés mais des survivants.
J’ai visité deux camps de concentration, Dachau et Auschwitz. Faisant partie d’un groupe de
juifs, de chrétiens et de musulmans, des survivants nous accompagnaient.
Expérience éprouvante, traumatisante. Pendant des semaines je ne parvenais pas à
en parler même à ma femme. Je n’arrivais pas à comprendre l’horreur perpétrée
par l’un des pays les plus avancés en Occident en sciences, en art. La maîtrise
de la technologie lui permettait d’être effroyablement efficace dans l’industrie
de la mort. Je ne comprenais pas et j’ai fini par décider, pour ma santé mentale
et pour un minimum de foi en l’homme, que je ne voulais pas comprendre.
J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec des rescapés, de lire
des témoignages de survivants. Une interrogation constante, douloureuse surtout
parmi les pratiquants : en ces heures où se trouvait le Dieu de miséricorde, de
pardon et d’amour ? La face cachée l’était-elle en punition, en attente de
rédemption ?
L’hassidisme identifie l’exil à un sommeil de l’âme et la
rédemption est son réveil à la lumière de l’Infini. Mais ne serait-ce pas là
mettre entre parenthèses l’Histoire, l’événement, une manière de nier toute
action qui ne corresponde pas au tikkoun, à la réparation du monde ?
Gershon Scholem estime qu’il s’agit là d’une neutralisation de l’homme face à
l’Histoire, sa réclusion dans la passivité. L’interrogation est ouverte au coeur
de la crise. Elle est tragique.
Pour beaucoup, la naissance de l’Etat d’Israël correspond à un
miracle, Or, pour ceux qui attendent l’avènement d’un âge messianique, elle ne
peut être, tout au plus, qu’une étape. L’attente n’est pas terminée. Israël fut
un appel au retour. La pire tragédie survenue dans l’histoire des Juifs a
démontré leur fragilité dans l’exil alors que l’ensemble des autres nations
assistaient à leur assassinat dans un quasi silence, sans réagir. Israël permet
aux Juifs de se défendre sans nier l’Histoire et sans attendre sa fin. Or, la
majorité des Juifs a néanmoins choisi de rester dans les pays de la dispersion,
la diaspora, du moment que la vie y est supportable et que la persécution n’y
sévit pas. Cependant, Israël, de
nouveau lieu de retour, demeure un appel. L’exil perd son sens et sa raison
d’être. Ceux des Juifs qui ont décidé de rester dans la diaspora, tout en
s’affirmant juifs, même quand ils sont favorables, voire fervents du nouvel
Etat, conservent leur identité, celle du pays où ils demeurent et dont ils sont
citoyens. Israël, une terre d’accueil, un possible futur foyer leur demeure
ouvert et ils peuvent toujours s’y rendre. S’ils demeurent dans la dispersion,
ils ne sont point en exil. Un centre existe. Il est politique et le nouvel Etat
reste un pays étranger tant qu’ils ne décident de s’y rendre et d’en être
citoyens. Cet Etat entame la marche vers la construction d’un foyer spirituel.
Même quand elle ne prévaut pas entièrement, c’est là que
la Parole peut
être considérée comme primordiale.
L’attente n’est pas terminée mais la voie est ouverte, la route
indiquée dans la marche vers le tikkoun, la réparation du monde. Israël
n’existe pas uniquement pour lui-même, uniquement pour les Juifs. Il est là
comme tentative de trouver la voie de la rédemption et de l’indiquer à
l’ensemble de l’humanité. Le Juif retrouverait sa place et jouerait son rôle de
cohen, de prêtre, de veilleur, celui que Dieu lui a assigné. La route paraît
longue et, pour certains, opaque, lointaine, obscurcie par de nouvelles
hostilités et de nouvelles formes de refus, d’une tentative d’élimination de cet
Etat qui dérange et de le neutraliser en le disqualifiant.
Les Juifs ont passé des siècles à déranger. Dans son
impressionnant livre sur la Bible, le Grand Code, le philosophe et théologien
Northrop Frye dit que les Juifs n’ont pas eu un empire, comme les autres peuples
monothéistes. Le Livre a constitué leur empire. Livre ouvert et perpétuellement
vivant. Les commentaires du Talmud sont toujours des amorces de débats,
d’explications sans conclusion. A chaque génération de trouver la sienne.
Le judaïsme est binaire : le ciel et la terre, l’homme et la
femme, le prophète et le roi. Les différences sont exprimées, pour que le débat
se poursuive dans la quête de l’unité. La différence affirme et confirme
l’égalité. Dans l’attente de l’accomplissement de la promesse, du monde qui
vient, l’inquiétude s’installe. Les temps messianiques annoncent une ère où
régneront la justice, l’égalité et l’amour. La terre promise appartient à Dieu
qui la désigne en indiquant le chemin du retour.
Avec ses succès et ses échecs, Israël constitue l’amorce de
l’édification d’une société qui vit selon la Loi en faisant état des préceptes du Livre.
Cette étape n’est pas atteinte. Les menaces sont vives et les obstacles
présents. J’en ai fait récemment l’expérience. L’Association des écrivains
israéliens a conçu le projet de convoquer des écrivains juifs de nombreux pays
pour se joindre à ceux d’Israël et tenter de répondre à l’interrogation : qui
est écrivain juif ? J’ai eu le privilège d’être parmi les invités. Nous fûmes à
Jérusalem, en avril, juste après la Pâque. Nous nous demandions ce que nous
vivions, qui nous étions et comment nous désigner comme écrivains juifs. Il
n’était pas question d’établir des codes ou de trouver des définitions qui
s’avèreraient rapidement inopérantes. Les écrivains israéliens, qui depuis près
d’un siècle font revivre la langue du Livre, estimaient naturellement et à juste
titre, détenir la désignation d’écrivains juifs. N’habitaient-ils pas la terre
ancestrale et ne s’exprimaient-ils pas dans la langue de
la Parole ? Pour eux, la démonstration était faite mais la preuve n’est point
évidente. Porteur d’un judaïsme religieux, culturel ou historique, l’écrivain
juif épouse la binarité. Parmi nous, certains écrivains disaient, à leur
manière, comment ils tentaient d’être les porteurs de
la Parole
en hébreu mais aussi en français, en anglais, en russe, en hongrois, en
yiddich … Une séance fut consacrée à ceux qui sont passés de l’arabe à l’hébreu et, dans mon cas, de l’arabe au
français. A cette occasion j’ai eu le plaisir de lire ma première nouvelle
publiée dans ma langue maternelle
l’arabe alors que j’avais quatorze ans. Dans d’autres séances, nous fûmes
nombreux à décrire comment nous sommes passés d’une langue à une autre, de
l’anglais à l’hébreu, du yiddich au russe… Dans ce passage difficile et risqué,
nous avions tous tenté de préserver ce que nous étions. Nous pouvions vivre à
Tel-Aviv, Montréal, Londres, Paris ou New York tout en demeurant au même
diapason. Nous décrivions chacun notre lieu, le pays où nous vivions et dont
nous portions les traditions et l’histoire. Cela ne nous empêche nullement, si
nous le désirons, de prier en hébreu et de pratiquer, dans la mesure du
possible, les préceptes du Livre. Les Israéliens qui pratiquaient au quotidien
la langue de la Bible ne se sentaient pas comme les seuls gardiens. Nous
tentions chacun, dans sa langue de
naissance ou de celle choisie, de dire le réel. Celui-ci est multiple et
transmissible. L’état actuel du monde rend ce fait transparent mais non moins
complexe.
Les langues ne définissent plus l’appartenance. Les exemples
sont patents et nombreux. Des Pakistanais, des Japonais, des Coréens, des
Indiens sont parmi les grands écrivains de langue anglaise. La francophonie
rassemble non seulement les Québécois, les Français, les Belges et les Suisses
qui y sont nés mais également des Libanais, des Maghrébins, des Egyptiens, une
diversité d’Africains. On observe un phénomène semblable dans d’autres langues.
L’Iranien Kader Abdullah est un best-seller en hollandais à côté d’écrivains
turcs célèbres en Allemagne, en Suède. L’effet des migrations se fait sentir
dans de nouvelles générations, chez les enfants de ceux qui se sont déplacés. Un
choix se pose impérativement aux écrivains vivant dans des terres qui ne sont
pas celles de leurs ancêtres. Vont-ils, par fidélité et parfois par paresse,
conserver une langue incompréhensible dans le pays où ils vivent ? Je ne parle
pas ici d’une langue de communication quotidienne mais d’une langue d’écriture,
d’un véhicule culturel. S’ils optent, par ailleurs, pour l’adoption de la langue
de leur nouveau lieu, ils doivent également en assumer l’histoire, la culture de
leur nouveau milieu. Leur passé, du moins au début, demeure vivant. Un métissage
peut s’opérer, voie médiane entre la fidélité et l’adaptation à un réel
différent. Cela peut être un enrichissement et pour l’écrivain et pour son pays
d’adoption. Si je parle de l’écrivain c’est que je m’attache à la culture qui
informe profondément la vie.
Le judaïsme m’a permis comme à nombre de juifs de vivre
pleinement et loyalement la réalité du pays dont je suis citoyen tout en
conservant une culture de l’origine. Pour certains cela comprend une pratique
religieuse, pour d’autres il est question d’histoire et de culture.
Dans la bouche de leurs écrivains,
la Rencontre
de Jérusalem fut une reconnaissance par les Israéliens qu’en tant que juifs, ils
ne se suffisent pas à eux-mêmes. Le Juif israélien autant que celui du Canada,
des Etats-Unis ou de la France, est citoyen de son pays, habitant d’une terre,
participant à son histoire et à sa culture et, en même temps, il est uni par
l’esprit et par la lecture du Livre à tous les juifs qui se reconnaissent dans
la Parole,
quels que soient leur langue ou leur pays. La route peut sembler jonchée
d’embûches et de pièges. Elle est semblable à celle que doivent parcourir tous
ceux qui appartiennent à d’autres religions et à d’autres cultures. Les
frontières ne résistent plus aux échanges que multiplient de nouvelles
technologies toujours en avance sur les mouvements de l’esprit et sur l’ancrage
des habitudes. Il est désormais possible de se déplacer, de vivre dans un
ailleurs sans être en exil. Il est tout autant possible de s’intégrer à une
autre culture que la sienne et de rester attaché à sa culture d’origine. Une
métamorphose est alors vécue comme métissage. L’oubli constituera toujours une
menace d’autant plus s’il est recherché et voulu.
L’ailleurs peut ne pas nous éloigner de nous-mêmes, ne pas nous
condamner à un reniement de nous-mêmes, fut-il inconscient et involontaire. Il
s’ajoute au réel que nous vivons, le colore, le modifie, l’enrichit si nous
avons la force et la lucidité de vivre le passé dans le présent.
A propos de l’auteur
Naïm Kattan est un écrivain juif, ne et élevé a Bagdad. Il
commença ses études à l’université de Bagdad. Etudiant dans les années quarante,
il côtoya de nombreux intellectuels juifs et arabes. Néanmoins, en tant que juif
irakien, l’indépendance irakienne et le
conflit persistant au Moyen Orient le forcent à s’exiler en France, ou il étudia
quelques années. En 1954, il décida à s’installer à Montréal, ou il fut Chef du
service des Lettres et de ‘édition du Conseils des Arts du Canada. Il est
l’auteur de plusieurs œuvres sur l’Iraq, dont
Adieu Babylone et
Les fruits arrachés, ainsi que de nombreuses nouvelles. Il a reçu la distinction de
la Légion
d’Honneur.

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