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2006 / Cheshvan
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Juif
d’origine et de culture arabes
Par Naïm
Kattan
Qui
est juif et qui est arabe? Il est plus facile non de définir
mais de signaler le juif : c'est celui qui accepte son origine,
indique sa naissance, soit par la pratique soit par l'affirmation
de l'appartenance. On est juif par l'histoire, la tradition ou
la pratique. Le juif peut faire partie d'une communauté tout
en étant de nationalité et de citoyenneté distinctes.
On peut ajouter que ceux qui évitent de se déclarer
comme juifs, qui tentent de cacher ou de camoufler leur origine,
sont souvent rappelés à l'ordre par les autres, car
on est juif également par le regard des autres. Pour nombre
de juifs indifférents à leur origine, l'existence
de l'État d'Israël a changé la donne. On peut
se contenter d'affirmer une sympathie pour cet État pour
affirmer implicitement un sentiment favorable à une origine,
sinon une adhésion ou une appartenance.
Dire qui est arabe est plus complexe. L'arabe est d'abord une langue,
celle du
Coran ; une langue sacrée, celle par laquelle Allah s'est adressé au
Prophète. Or, cette langue préexistait à l'Islam. À l'école,
j'ai appris les moallakat, les poèmes qu'on suspendait en public
dans les foires et les marchés de La Mecque. Mohamed appartenait à une
tribu, Koreich, qui était arabe, d'abord par la langue. On a
nommé l'époque préislamique celle de jahiliyya,
de l'ignorance ; et dans le Coran, Mohamed met en garde contre les poètes.
Le Coran se révèle dans une langue moins codifiée que celle
des poètes ; elle devait être la langue populaire de l'époque. À partir
de cette période, la langue arabe fut associée à l'Islam.
Pour les musulmans, quel que soit leur pays, le Coran ne se lit qu'en arabe,
et les prières ne se font que dans cette langue. Or aujourd'hui, la majorité des
musulmans (Indonésiens, Iraniens, Turcs, Africains, etc.) ne sont pas
de langue arabe. Après la domination du monde arabe par les Ottomans--qui
a duré près de cinq siècles et fut suivie par celle des
pays occidentaux, notamment la Grande-Bretagne et la France--la nahda,
ou le réveil du monde arabe, d'abord inscrit dans un renouveau de l'Islam,
fut grandement influencée par l'Occident. La renaissance de la littérature
arabe au début du vingtième siècle avait pour protagonistes
de nombreux chrétiens, surtout des Libanais tels que Gibran, Mikhael Naïma,
Ilya Abou Madhi et bien d'autres. En Égypte, Albert Cossery, Georges Hénein,
Edmond Jabès, comme les Libanais Salah Stétié, Amin Maalouf
et Venus Khoury Ghata entre autres, ont choisi d'écrire directement en
français. Dès lors, la question se pose, est-on arabe par la langue,
la religion, le lieu de naissance? La réponse ne peut être clairement
tranchée.
En Irak, les juifs étaient de langue arabe, ayant autant que les autres--musulmans,
chrétiens, du Sud ou du Nord--leur propre dialecte. La langue écrite,
celle de l'enseignement et des médias, était la même pour
tout le monde. Il fallait l'apprendre à l'école. La jeune littérature
irakienne doit énormément aux juifs tels Anwar Shaoul, Mourad Mikhael
et Meir Basri. Dans les années 1930, un groupe de jeunes intellectuels
juifs a fondé l'une des premières revues littéraires en
Irak : Al-Hassid.
En 1941, un gouvernement pronazi, sous la direction de Rashid Ali
al-Gailani,
prend le pouvoir et déclare la guerre à la Grande-Bretagne. Sa
défaite fut suivie par le farhoud, un pogrom qui a mis fin au
sentiment d'appartenance des juifs au pays. Ils sont les descendants des prisonniers
de Babylone, y ont vécu pendant vingt-six siècles et on leur doit
le Talmud de Babylone. Le traumatisme créé par le bouleversement
du farhoud n'a jamais été surmonté.
Dix ans plus tard, le gouvernement irakien donna aux juifs le choix
d'abandonner
leur citoyenneté et de partir en laissant derrière eux leurs propriétés
et leurs biens. Israël les a accueillis dans des conditions difficiles,
voire pénibles. L'alternative était de demeurer dans leur pays
et de subir le harcèlement et la persécution. En Israël, ils
ont réussi à surmonter les obstacles et aujourd'hui ils sont actifs
dans les divers domaines politiques, économiques et culturels.
Revenons aux Arabes. Lors de la première guerre mondiale, T.E. Lawrence,
oeuvrant à partir de l'Arabie, a soutenu le soulèvement des nations
arabes contre les Ottomans. À la fin de la guerre, la Grande-Bretagne
et la France s'étaient partagées la région, y installant
des gouvernements apparemment indépendants. Le nationalisme des pays arabes
exprimait les aspirations et les ambitions des classes moyennes montantes, qui étaient
de plus en plus encadrées par les forces militaires. La propagande nazie
leur promettait de les libérer du joug colonialiste et était favorablement
accueillie par Nasser et Sadate en Égypte. Être arabe a pris alors
un sens politique au-delà de la religion. La Grande-Bretagne en était
bien consciente. En 1943, le ministre des Affaires étrangères Anthony
Eden fit un discours aux Communes, dans lequel il exprima clairement la sympathie
de la Grande-Bretagne pour une union des pays arabes. Londres cherchait alors à rallier
les Arabes contre l'Allemagne nazie. En 1945, cinq pays ont fondé la Ligue
des pays arabes. Dès sa naissance, le nationalisme qui les réunissait était
nettement politique et ses ennemis étaient surtout les sionistes.
Même si le protagoniste de l'impulsion au réveil était l'islamique
al-Afghani, le nationalisme politique né à la deuxième guerre
mondiale était laïc et se qualifiait souvent de socialiste. Le maître à penser
en fut Michel Aflaq, un chrétien qui enseignait à l'Université américaine
de Beyrouth et qui publiait la revue Al-Tali'a. Dès 1947, il
jeta la base du parti al- Ba'ath, qui prit le pouvoir en Syrie et en Irak. Dès
sa prise du pouvoir, Nasser, de son côté, écrivit dans un
livre manifeste qu'il rêvait de transformer les mosquées en lieux
d'assemblées politiques. Il installa le socialisme comme le fit Ben Bella
en Algérie et Bourguiba en Tunisie. L'arabisme devint dès lors
un vecteur de transformation sociale tout en demeurant une affirmation politique
d'identité. Quelle place un juif pouvait-il avoir dans de tels rassemblements?
S'il n'était pas ouvertement sioniste, il l'était d'une manière
potentielle, ce qui faisait de lui un ennemi, déclaré ou non. Des
chrétiens comme Boutros Ghali et Tariq Aziz participaient aux gouvernements
d'Égypte et d'Irak sans déranger l'affirmation nationaliste. Et
voici que le socialisme affiché par divers pays arabes fit faillite, entraînant
dans sa chute le nationalisme dont il était censé être le
moteur. L'opposition de gauche était décimée et une autre
est née, ayant recours à un passé glorieux qui ne pouvait être
mis en question, de sorte que l'intégrisme musulman semblait être
la seule route de changement, d'un nouveau règne. Même quand il
est tenu sous le boisseau--comme en Égypte et en Tunisie--l'intégrisme
ne cesse de faire des ravages.
Dans
ce brouhaha, un juif ne pouvait être écouté que
s'il dénonçait bruyamment le sionisme et Israël.
Phénomène rare, rarissime même s'il a existé.
Forcé, plus ou moins ouvertement, à quitter son
pays, il devint quasiment impossible pour le juif de se déclarer
arabe sans affirmer une adhésion à un nationalisme
dont le principal ennemi est le sionisme. Pour celui qui a grandi
avec la langue et la culture arabes, elles persistent comme des
possessions. Il y a une vingtaine d'années, un index de
livres arabes publiés en Israël démontrait
que le quart avait pour auteurs des juifs. D'origine irakienne,
Isaac Bar Moshé et Samir Naqqash continuaient à écrire
en arabe, dissociant ainsi la langue du lieu de naissance. Certes,
on s'attend d'un juif devenu israélien qu'il adopte la
langue du pays. La majorité des juifs irakiens--comme
Sami Michael, Shimon Ballas et Lev Hakak--ont adopté l'hébreu
comme langue d'expression. En Irak, les juifs apprenaient l'hébreu
comme langue de prière et de lecture de la Torah.
Pour
ma part, j'ai commencé mon activité littéraire à Bagdad,
publiant des nouvelles et des articles en arabe, et participant à la
fondation de deux revues littéraires : Al-Fikr al-Hadith (La
pensée moderne) et Al-Waqt al-Dha'i (Le
temps perdu). Parti à Paris en 1947 pour faire des études à la
Sorbonne, j'ai continué pendant sept années à écrire
en arabe comme correspondant du quotidien irakien Al-Chaab,
entre autres. Arrivé à Montréal en 1954,
il m'a semblé absurde de poursuivre une œuvre en
arabe, sans lien avec un public évanescent et invisible.
J'ai dû traverser quinze ans de silence pour devenir un écrivain
francophone. Que me reste-t-il de l'arabe? Je lis encore des
livres en arabe et consacre certaines de mes chroniques littéraires
du journal montréalais Le devoir à des écrivains
arabes traduits en français ou ayant choisi de s'exprimer
directement dans cette langue. Parmi mes ouvrages, je peux signaler
des romans et des nouvelles dont l'action se déroule à Bagdad,
et des essais dans lesquels je tente d'analyser mon rapport avec
l'origine et avec la langue maternelle. Je peux clairement affirmer
que la culture arabe est aussi, et toujours, la mienne, même
si je suis devenu par ma langue d'expression, mes intérêts
et la substance de mes écrits, francophone, canadien,
montréalais. C'est le cas d'autres juifs irakiens, qu'ils
aient adopté l'anglais, comme Elie Kedourie, ou l'hébreu,
comme ceux que j'ai déjà mentionnés. J'ajoute
que la langue arabe demeure un lien culturel entre écrivains
de divers pays qui, depuis quelques années, se redécouvrent
d'abord libanais, égyptiens, irakiens ou autres.
La
langue donne naissance à une mosaïque entre divers
pays et différentes expériences de vie mais elle
ne suscite pas de fusion. S'il existe une unité culturelle,
elle est celle à laquelle ont donné naissance des
différences constatées, admises et assumées.
Ainsi, le juif, chassé ou forcé de partir de sa
terre natale, peut conserver son lien avec sa culture de naissance
tout en se déclarant israélien, américain,
britannique, français et, dans mon cas, canadien. D'autres éléments
peuvent s'ajouter et intervenir dans mon appartenance. J'ai écrit
un livre, Les villes de naissance, dans lequel je dis
que je suis né successivement dans trois villes : Bagdad,
Paris et Montréal, qui est devenu mon lieu élu,
une ville qui comprend toutes les autres.
Lors d'un récent voyage à Alexandrie, j'ai constaté que
cette ville, naguère cosmopolite, est maintenant essentiellement égyptienne
et musulmane. La langue arabe est évidemment bien présente, cependant
non seulement comme celle de l'Égypte mais aussi comme celle de l'Islam.
Les rappels à l'appartenance islamique par des citations coraniques
se trouvent partout : dans les autobus, les cafés, à chaque tournant
de rue. À partir de 15 ans, toutes les femmes portent le voile. J'ai
pu constater que, l'arabisme ayant perdu son efficacité politique pour
affirmer l'union des pays de langue arabe, c'est l'Islam qui a pris la suite.
Cela rend problématique la présence des chrétiens et des
rares juifs qui restent dans les pays arabes. Ainsi aujourd'hui, l'Alexandrin
est un musulman égyptien de langue et de culture arabes, même
si la configuration présente de celle-ci n'est pas encore établie.
Où vais-je me situer? Juif, canadien, francophone? Ma langue maternelle
est l'arabe et ma culture d'origine est la culture arabe. Mon cas n'est pas
singulier. Il est celui de milliers, voire de millions de chrétiens
et de musulmans nés dans les pays arabes et installés en Europe
et dans les Amériques. Certes un juif peut porter comme partie de son
patrimoine la culture arabe. Il peut s'exprimer dans cette langue. Tout dépend
s'il peut avoir des interlocuteurs.
À propos
de l'auteur
Né à Bagdad, Naïm Kattan fit ses études à l'université de
Bagdad et à la Sorbonne. Il vit à Montréal
depuis 1954, où il a été chef du Service des
lettres et de l'édition du Conseil des Arts du Canada. Il
est l'auteur de plusieurs œuvres sur l'Iraq, dont Adieu Babylone
et Les fruits arrachés, ainsi que de nombreuses nouvelles.

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Covenant - Global Jewish Magazine 2006
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